samedi, octobre 14, 2006

Le prix de Pamuk diversement apprécié

Le prix nobel de littérature remis à Orhan Pamuk est une bénédiction pour les démocrates turcs, et un beau pied de nez aux politicards français, à ceux qui ont voté comme à ceux qui se sont abstenus pour éviter les ennuis.

Mais il pose un problème de taille aux nationalistes turcs: comment concilier paranoïa au dernier degré ("tout le monde hait la Turquie") et reconnaissance internationale de la littérature turque?

Facile! Si on a accordé le prix nobel à Pamuk, et s'il a tant de succès à l'étranger, c'est UNIQUEMENT parce qu'il dit du mal de la Turquie.

D'ailleurs, ce vieux Kemal Kerinçsiz (président de l'union des avocats nationalistes) l'a bien compris: "le prix donné à Pamuk n'est donné ni à un Turc, ni à la nation Turque". Il a même ajouté (et j'en glousse) "le peuple turc ne pardonnera à Pamuk que si il REND LE PRIX et s'il fait des excuses publiques". Pamuk est "parfaitement au courant qu'on ne lui a remis ce prix que parce qu'il a dit que 1000000 d'arméniens et 30000 kurdes avaient été tués dans ce pays"...

Eh oui, si on est démocrate et apprécié à l'étranger, c'est parce que tout le monde en veut à la Turquie... de même, la reconnaissance internationale de Nazim Hikmet, déchu de sa nationalité turque et mort en exil, ou de Yilmaz Güney, mort en exil, n'est qu'une des stratégies perverses de l'anti-turquie internationale...

D'autres, comme Bulent Arinç (doyen du parlement) le félicitent, tout en lui demandant de se positionner vis à vis de la loi française sur le génocide...

Piège évité, Pamuk, comme TOUS les démocrates turcs, est CONTRE cette loi...Franchement la liste de ceux qui condamnent cette loi va finir par être plus longue que celle des produits français à boycotter en Turquie...



6 commentaires:

Maurice a dit…

Vous courrez plusieurs lièvres à la fois et le risque est grand non seulement de n’attraper aucun mais de vous faire attraper par ces derniers.
Pamuk homme de lettres, Pamuk lauréat du Prix Nobel, Pamuk et les nationalistes, Pamuk et les avocats –véreux- de la nomenklatura turque, Pamuk monnaie d’échange du parlement turc, Pamuk et les démocrates, Pamuk et les lois françaises, cela en fait beaucoup pour un même sujet celui de l’attribution du Prix Nobel de littérature à Orhan Pamuk !

Vous auriez pu simplement dire que la Turquie compte avec Pamuk un nouvel ambassadeur capable de rivaliser avec les meilleurs écrivains que l’Occident produit à profusion, Pamuk sera incontestablement l’homme par qui la Turquie entrera en Europe au mépris de ses détracteurs dont les plus nombreux se trouvent paradoxalement et exclusivement en Turquie.


Bien avant qu’il ne soit couronné par l’Académie Nobel,il avait déjà été reconnu par de nombreux prix français (Medicis, Femina, Méditerranée) et l’on peut affirmer sans risque d’erreur que la quasi totalité des bibliothèques publiques de France possède au moins un si ce n’est davantage de romans de Orhan Pamuk. Infiniment plus de livres de Pamuk dans les bibliothèques de France que dans celles de son pays.

Pamuk est un francophile de longue date et de famille voilà qui va réjouir les Français d’avoir enfin un interlocuteur qui saura trouver le mot juste et dissiper les malentendus.

Tom a dit…

Cher Maurice, je me contente de lire la presse turque et de rapporter ce qui s'y dit: Pamuk est critiqué par les nationalistes, qui disent en effet qu'il n'est apprécié que parce qu'il est anti-turc, Bulent Arinç lui a bien demandé de se prononcer, et il l'a fait. Un auteur ne vit pas dans les nuages, et un auteur engagé comme Pamuk autorise je pense à quelques digressions...ce n'est en tous cas pas moi qui procède à ces rapprochements.

Si on se contente de célébrer l'auteur sans parler de la dimension politique de ce prix...

Par contre Pamuk n'est pas si francophile, a en croire une interview: son père l'est jusqu'à l'excès, et par réaction (oedipe!), il affecte de ne pas bien le parler et de se contenter de le lire :)

par contre sa fille est à galatasaray lisesi bien sur, mais un enfant de la bourgeoisie intellectuelle qui n'est pas dans un des "fransiz lise", ca ferait désordre ! Les nouveaux riches eux envoient leurs marmots à Robert College, voire à l'étranger!

Je n'ai lu de Pamuk pour l'instant que Kara Kitap et Benim Adim Kirmizi... à ma grande honte! J'ai hate de lire "Kar"... et j'aimerais pouvoir citer ici ce passage du "livre noir" ou le chroniqueur décrit le bosphore vidé de ses eaux...époustouflant!

Maurice a dit…

Disons que je suis d'accord avec vous à 99 % ! Acceptez que je vous cherche des poux dans le cadre restreint du 1 % de l'exception française!

J'ai pratiquement lu toutes les références que vous avez mentionnées et c'est pour cela que je me permets d'insister sur le fait que Pamuk est francophile de famille francophile cela remonte à loin et il est bien normal que le fiston soit en rébellion contre le père.
D'ailleurs Orhan Pamuk est bien plus méchant contre le père qu'il qualifie de raté (formule de Louis Aragon) et de mauvais poète par la même circonstance, mais il n'empêche qu'il est plus francophile qu'on le pense.
Justement, à propos de sa fille, quand on sait les liens amoureux que tissent les pères avec leurs filles, on conçoit mal que Pamuk ait expédié sa fille dans une sombre école coranique ou dans une autre pour la Jet-Set, confier sa fille à une école française c'est tout un symbole et je sais de quoi je parle!
Pour le reste, le Nobel est un prix littéraire doublé d'une connotation politique pas toujours réussie (exemple pour Arafat et Pérès)
Mais ce que je retiens par dessus tout dans cette affaire, en ma qualité de francophile avant d'être français, c'est tout le bonheur que nous aurons à accueillir Pamuk l'homme aimé de la Turquie
PS J'ai vérifié que tous les romans de Pamuk de toutes les bibliothèques publiques de Strasbourg sont pris pour une durée d'au moins 15 jours, c'est un test

nívea a dit…

Vous m'excuserez l'audade d'entrer dans ce débat de "francophiles, français, turcophones et turques", moi qui suis portugaise et qui ai lu Pamuk bien avant ce prix nobel, en portugais et en français.

Je ne comprends pas vraiment pourquoi tout ce que j'ai pu lire dans ces derniers jours sur Orhan Pamuk et son prix nobel se centre tellement dans le Pamuk engagé et pas dans le Pamuk homme de lettres.

Cela m'agace déjà que les journalistes européens ne sachent que dire de cet homme hormis qu'il est personne politique controverse
dans son pays. Ils font leur job, bien sûr, et on ne peut pas leur demander d'avoir lu les oeuvres d'un tout récent prix nobel littéraire.
MAIS franchement, c'est quand-même trop cliché de copier à l'infini que le monsieur a eu des problèmes avec les autorités de son pays pour des affirmations politiques qu'il a fait à un journal suisse!

J'apprends aussi par ce blog de Thomas que la presse turque exploite la dimension politique de ce choix. Et j'ai déjà lu des énormités dans des sites d'information turque où on arrive même à sous-estimer complètement l'importance littéraire des oeuvres de cet écrivain en affirmant que le choix de l'académie suédoise était politique et non littéraire! Ça alors... il faut avoir du culot.

Ce que la presse, turque ou pas, devrait déjà avoir dit c'est ce que Maurice a écrit tout en haut!:

"Que la Turquie compte avec Pamuk un nouvel ambassadeur capable de rivaliser avec les meilleurs écrivans que l'Occident (et pouquoi pas l'ORIENT??) produit"!
(la "profusion" étant un peu exagérée, à mon avis)

Je ne pense pas que l'affirmer soit "se contenter de célébrer l'auteur sans parler de la dimension politique de ce prix", Thomas.
C'est plutôt commencer par L'ESSENTIEL. Parce que d'un prix LITTÉRAIRE il s'agit!
Tous les prix nobels littéraires ont, après, la dimension politique qu'on peut bien vouloir leur donner et cette dimension n'a jamais nui aux pays qui ont bercé ces écrivains là. Bien au contraire.

Quand, en 1997, l'écrivain portugais José Saramago a gagné ce même prix nobel, c'était presque pareil au Portugal... Sauf que son affirmation littéraire était déjà incontestable. Mais comme on avait plusieurs candidats possibles et celui qui a gagné avait aussi une attitude politique de "gauche", voilà la même chanson qui a essayé de s'imposer. Heureusement qu'elle a été tuée à la naissance car l'OEUVRE de l'auteur a pris facilement le dessus. Et puis on était déjà dans un pays démocratique et la figure de Saramago n'était pas celle de Pamuk dans la Turquie d'aujourd'hui.

Je comprends qu'à présent la question TURQUIE est chaude et que vos interventions sont plutôt du domaine du politique et du social que du littéraire. Les centaines de commentaires dans le blog "Au fil du Bosphore" sont un exemple. C'est de là que je suis arrivée ici, en fait :)
Mais si ce sont ces préoccupations là qui ont ceux qui prônent l'entrée de la Turquie dans l'Union Européenne, ce qu'il faut crier à haute voix c'est que Orhan Pamuk:

"sera l'homme par qui la Turquie entrera en Europe au mépris de ses détracteurs"!

Le reste, vraiment, n'est pas du tout utile. Quant à vos discussions de francophilie par ci, francophilie par là, c'est vraiment du domaine pathologique des français! Cela n'intérèsse qu'à vous, en réalité. J'ai de la tendresse pour vos discussions inutiles :)
Quoique vous vous sentez des "français du monde" et j'imagine que vous l'êtes, n'empêche que le lait maternel vous a marqué pour toujours! :)))

Allez, je vous laisse avec le début de KARA KITAP, le livre noir en français et "Les jardins de la mémoire" en portugais. Histoire de vous faire croire que le portugais écrit ressemble un peu à du français ;)

OS JARDINS DA MEMÓRIA

Capítulo I

"Na penumbra tépida e doce, coberta pelo edredon aos quadrados azuis com as suas cristas, as suas ravinas sombrias e as suas colinas de um azul delicado, que se estendia até à extremidade da cama, Ruya dormia ainda, deitada sobre o ventre. Lá fora, erguiam-se os primeiros ruídos de uma manhã de inverno: raros automóveis, alguns autocarros, o barulho dos bidões de cobre com que o vendedor de salep, combinado com o vendedor de bolinhos de carne, enchia estrepitosamente o passeio, e os silvos do apito do guarda encarregado de assegurar o bom funcionamento dos taxis colectivos."

Tom a dit…

Si vous lisez attentivement vous verrez que ma francophilie est très relative au contraire ;) Quand à Maurice, je ne sais pas si on peut parler de pathologique, mais il y a en effet un certain "francocentrisme" :)

Merci pour ce passage de Pamuk, je regrette de ne pas avoir ses livres avec moi, je relirais bien le Livre Noir...

Je pensais qu'il était judicieux de montrer que les nationalistes turcs arrivent à être faché qu'on honore un écrivain turc, parce qu'il "pense mal" à leurs yeux...

nívea a dit…

Mais vous avez bien fait!
C'est moi qui ai choisi ce petit coin pour dire tout ce que j'avais sur le coeur :-)
Et puis je m'énèrve avec ces nationalistes turques qui ne sont même pas intéréssés aux livres de Pamuk...
Je ne sais plus si c'est de l'ignorance pure si les intérêts politiques les mènent á piétiner qui que ce soit.

Changeons de sujet: puisque vous m'avez parlé de "nargilés"! Est-ce trop vous demander si vous connaissez des salons de thé vraiment turcs où on peut fumer le nargilé?! C'est toujours la même histoire... les touristes qui cherchent des coins non touristiques :-)

Et merci pour le tuyau de la petite rue à côté du marché egyptien!